Comment le capitalisme tue nos enfants

J’ai assisté à une journée pédagogique qui s’annonçait au départ des plus ennuyeuses, mais qui finalement s’est  révélée passionnante.  L’invité de cette journée était Jean-François Blin.

Je vous laisse le soin de découvrir son parcours au travers de sa bibliographie, ou avec une de ses interventions.

Le libéralisme, ou les chaînes consuméristes.

Dès le départ de l’intervention M.Blin se place dans la critique du libéralisme. Où l’exigence du « tout tout de suite » est devenu une règle (Cf le travail du dimanche, les services de livraison et d’achat par internet.) Cette société consumériste induit un rapport au monde de l’avoir et du paraître. Je pense que l’aboutissement de tout ceci se trouve dans les émissions que nous pouvons voir sur NRJ12. Il nous faut donc lutter en tant qu’enseignants contre l’ensemble des codes de la société actuelle. La tâche est immense, impossible ?

La compétitivité, la compétition détruisent les forces productives.

La société libérale induit la compétitivité. Ce paradigme qui nous lance dans une course folle, mais où le but de la réalisation de soi-même est complètement effacé pour le profit. Cette ambiance se retrouve dans nos classes. Nous repenserons à la problématique de la notation et de l’évaluation par contrat de confiance selon André Antibi à ce stade.

Nous savons désormais par les recherches de Marie Duru-Bellat que les classes où on évite la compétition ont de meilleurs résultats que les autres classes. Nous savons également que dans les classes où il y a de la compétition, les bons élèves deviennent meilleurs encore. Le système concentrationnaire du capitalisme fonctionne déjà à plein.

Mais nous connaissons le remède: la progression des élèves faibles est plus forte dans une classe sans compétition. Si notre objectif en tant que professionnel est toujours l’égalité de l’accession à la Connaissance, alors nous devons réduire au maximum l’esprit de compétition.

Les élèves sont donc dans un rapport consumériste par rapport à l’école. Ils font une confusion que nous commençons à faire nous-mêmes: la confusion savoir/information. Elle crée un phénomène de desintellectualisation. L’enfant considère que nous avons le savoir, et que nous devons lui donner. Il n’a pas de démarche d’appropriation et de reconstruction à faire, il doit simplement appliquer, reproduire. C’est une démarche défendue par un imbécile comme Brighelli qui légitime ainsi la continuité de la pensée capitaliste en caricaturant la pensée pédagogue. Comment ce dernier légitime-t-il la pensée capitaliste ? En ne l’analysant jamais sur le fond, en ne condamnant jamais ses origines mais ses conséquences (Cf. La société pornographique), en légitimant même les classements compétitifs entre Etats.

Mais comment se traduit l’influence du libéralisme sur nos enfants ? Par l’incapacité à faire face aux frustrations et la naissance de l’ impulsivité. Or, l’apprentissage est une succession de frustrations; il faut apprendre à se taire alors que nous avons une pulsion à dire. Par l’omniprésence des marques publicitaires, qui génèrent chez l’enfant le besoin de posséder lui aussi un marqueur social, il faut acheter, tout, absolument tout, n’importe quand. Son impossibilité générera deux types de réponses: l’absentéisme, ou le vol.

Du mensonge sur Mai 68 à l’école.

Rappelons à ce stade une définition de ce que pourrait être la réponse à cette frustration: reporter à plus tard la satisfaction de ses désirs. Le temps, encore et toujours..

L’enfant, l’élève a besoin de cette frustration, sans quoi il ne peut apprécier ce qu’il possède comme objet de savoir ou objet matériel puisqu’il n’a pas eu besoin de construire un chemin vers cet objet. Il a donc besoin de rencontrer la frustration.

C’est à ce moment que M. Blin offre un regard nouveau. Il est convenu d’attaquer Mai 68 et son esprit pour expliquer la situation actuelle. Or si cela avait été réellement le cas, alors dès les années 70 nous aurions dû constater dans les classes que les nouveaux élèves étaient incapables de supporter la moindre attendre. Ce qui ne fut pas le cas. La transformation fut plus lente et concomitante à un autre phénomène: le chômage de masse. Nous penserons ici à la merveilleuse branche dans l’entreprise qu’est le management, c’est à dire le DRH licenciements. Nous avons assisté à une transformation du monde du travail: la rationalisation de la production, la compétitivité ont créée des désordres psychologiques et généré du stress. Cette charge mentale est l’une de celles qui reste le plus longtemps dans les esprits, ce n’est pas un dossier que l’on ferme en passant la porte de sa maison. On en porte encore les stigmates chez soi. Le parent n’a donc pas envie, ou n’a plus la force de rentrer en conflit avec son enfant. Ceci est la face pauvre du monde du travail. mais la face riche n’est guère plus reluisante. Les quartiers résidentiels à proximité des aéroports regorgent de familles où les deux parents sont en voyage d’affaire, ceux que que M. Blin appelle les « Bac+18 ». Il s’agit le plus souvent d’enfant nés tardivement, le report de la naissance causé par les études de plus en plus longues, par le besoin de s’installer auparavant. Tout ceci crée un fort climat d’attente, une bulle (spéculative ?) de désir où la relation fusionnelle s’installe. Le conférencier détaille plusieurs rendez-vous où il ne savait plus très bien si les parents parlaient d’eux-mêmes ou de leur enfant.

Selon que vous serez puissants ou misérables.

Or donc, ces enfants sont seuls chez eux, avec pour tout soutien une femme de ménage chargée de faire les courses et de suivre les devoirs. Le résultat d’abandon est le même, pourtant les politiques « éducatives » de droite ne pointent que le premier cas. Pourquoi ? Les enfants de pauvres sont-ils les seuls à créer du désordre social ? Certes non. Simplement ils n’ont pas la capacité financière ou les réseaux de connaissances dans la police/justice pour régler le problème généré par leur enfant. S’il devient trop bruyant ou voyant alors le second type de parents pourra toujours l’envoyer dans un internat, sans jamais être remis en cause dans leur action éducative et donc en infra leurs qualités humaines. Cela n’est valable que pour les pauvres, qui déjà frappés par une politique patronale visant à réduire les coûts au maximum se jette sur la variable d’ajustement humain, sont portés pour totalement responsables de leur situation. L’Etat qui mène une politique patronale oppresse en amont les travailleurs, puis leur reproche de ne pas avoir su se défendre du marasme dans lequel il les a plongé. En toute « logique » il les punit donc pour cela en supprimant les aides sociales. Remercions le Sénat d’avoir annulé la folie de cette politique initiée par Eric Ciotti.

L’action discrète, au jour le jour.

Revenons-en à notre métier. Le repérage des erreurs ne serait que la vérification de la transformation du savoir des élèves. Une photographie du processus continu. Pensée vers Britt-Mari Barth dont son travail sur le concept permet à l’enfant d’être actif dans la recherche (et donc reconstruction personnelle) du savoir.  C’est à l’élève de mettre en relation les différents savoirs qu’il a acquisition, c’est à dire de faire son propre réseau de concepts.  Certains collègues proposent en bilan de semaine de faire dessiner aux élèves la relation qu’ils pourraient faire de leur savoir. (Insight ?) 

C’est ici que M. Blin rapporte que les dernières recherches démontrent que la compréhension n’est pas une condition sine qua non pour la mémorisation.  L’élève construira et reconstruira ses structures de sens.  Il reste évident que tout ne peut rester incompris. D’une part pour la construction de l’individu lui-même, ce sentiment de dépossession est dévastateur, d’autre part pour la construction des savoirs eux-mêmes.

Encore et toujours nous devons nous poser la question: le savoir pour quoi faire ? Quel but visons-nous ? Le savoir doit devenir un outil pour répondre à certains problèmes. la construction des programmes est faite en ce sens. Que le Président de la République souhaite faire rentrer le Patronat dans les collèges commençait à nous éclairer sur son but. « L’ami des patrons » n’aura pas joué à gauche en proposant un nouveau cadre, celui de la prise en main par les travailleurs de l’outil de production. Tout un programme pouvait être imaginé dans ce sens. Il n’en est encore rien.

Mais l’innovation me direz-vous ? Elle apparaît dans la capacité d’identifier un besoin et d’y répondre. Et puisque rien ne se perd, ni ne se créée, mais tout se transforme.. l’élève a besoin d’éprouver le transfert. C’est à dire qu’il doit être capable de mobiliser et utiliser un savoir dans une autre situation. Ce qui nécessite que nous fassions des activités de transfert !

Le savoir n’est pas une bible, il doit être critiquable, triturable. L’élève qui critique le savoir est déjà en train de se l’approprier, il est dans la recherche, l’activité.

Je bondis alors de voir le collectif « racine », un Brighelli, un Zemmour critiquer et caricaturer la pédagogie et ce afin d’empêcher une autre vision politique. Ces nébuleuses de la bourgeoisie fasciste se complaisent dans un maintien des structures d’auparavant, celles où les parents et les enfants travaillaient à l’usine, où la reproduction sociale était plus forte qu’aujourd’hui (c’est dire..).

Le capitalisme utilise la compétition comme méthode de « sélection naturelle », pour éliminer les plus faibles et assurer ainsi sa continuité au travers de classes sociales, dont le rôle social se doit de rester réglé comme du papier à musique. Ceux qui sortent de ce cadre sont broyés, hués, réprimés, moqués. Ainsi est préparée la symphonie bourgeoise.

Brûlons le papier.

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6 réflexions au sujet de « Comment le capitalisme tue nos enfants »

  1. Pas le temps de tout lire maintenant ni de développer mais ça commence très mal :
    « Il nous faut donc lutter en tant qu’enseignants contre l’ensemble des codes de la société actuelle. »
    Ben non, le boulot des enseignants c’est de délivrer des savoirs le mieux possible afin qu’ils soient compris par les élèves et de contrôler que ces savoirs ont été correctement transmis et assimilés par les élèves.

    « La société libérale induit la compétitivité. »
    Oui, et alors. La compétitivité fait partie de la société humaine et même animale depuis des millions d’années. La compétitivité est naturelle. C’est grâce à elle que vous pouvez écrire cet article et le publier sur Internet.

    « Ce paradigme qui nous lance dans une course folle, mais où le but de la réalisation de soi-même est complètement effacé »
    La réalisation de soi-même passait aussi par la satisfaction du travail bien fait, que ce soit pour soi lorsqu’on est travailleur indépendant ou pour l’organisme économique (entreprise, association, service public) qui nous emploie quand on est salarié ou fonctionnaire. La réalisation de soi-même peut aussi s’exercer par la consommation. En écrivant et en publiant cet article, quelque part, vous vous réalisez. Encore une fois, ces actions de réalisation de vous-même ne sont possible que parce que la compétitivité, l’ambition, le travail, le risque… d’autres personnes sont intervenus depuis très longtemps.

    Libérez votre cerveau !

    1. Nous avons de nombreux points de désaccords un en accord.

      Le premier désaccord consiste en la finalité du métier d’enseignant. Vous touchez ici à l’essence du titre de ce blog; acteur et instrument. Vous visez juste(notre accord) lorsque vous décrivez mon métier, mais je considère que celui-ci est incomplet. Si nous enseignants, ne faisons pas le constat des causes des difficultés actuelles, alors nous ne pourrons pas adapter en conséquence notre enseignement pour y remédier. Il est évident de plus que notre métier requiert une finalité politique, que ce soit dans la continuation de la République actuelle, dans la politique réactionnaire, ou la transformation de l’éducation en un autre modèle type mutualiste.

      La compétitivité induit de facto une recherche des plus bas coûts, afin d’offrir les plus bas prix. Les consommateurs étant eux-mêmes salariés à l’autre fin du cycle nous voici avec un magnifique système de paupérisation qui fait que depuis les années 80 les salaires en France ne connaissent plus de progression. La compétition, et cela est prouvé par les dernières études, empêche la progression correcte des élèves les plus faibles. Cet état de fait est inacceptable pour moi. Voici une illustration du phénomène:

      http://www.lapresse.ca/vivre/sante/201310/11/01-4698989-lorsque-la-performance-mene-a-lanxiete.php

      Si la réalisation de soi-même passe par le travail bien fait, alors il nous faut reprendre le temps, et supprimer toute pression. Je doute que vous fassiez le vôtre dans de bonnes conditions si je passe mon temps à vous classer, vous humilier en vous comparant, vous mettre la pression par une borne de temps toujours plus compressée. Quant à la réalisation de soi par la consommation, je n’y crois absolument pas. Tout au plus il s’agit de répondre à un besoin pulsionnel (il me FAUT cette perceuse le Dimanche à 11 h!), en tout cas très rarement quelque chose qui répondre à un élément tangible de construction de l’individu.

      Au final il va peut-être falloir que les libéraux arrêtent de s’arroger un certain champ lexical: travail, risque, ambition. Ce ne sont pas des valeurs exclusives à la droite (le camp politique est désigné à dessein).

      1. Si ça commence mal, Philippe s’en est occupé que ça se termine mal en finissant avec l’absurdité grotesque de « libérez votre cerveau. » … sans même lire l’article au complet.

        Pour le moi-même, je suis complètement en accord avec l’auteur acteur et instrument.

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