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Le libéralo-communautarisme ou la gaytude comme facteur de dépolitisation

Un message circule depuis quelques jours sur internet. Il faudrait aider au financement du magazine Yagg au nom de la pluralité et de l’indépendance de la presse. Il convient de regarder comment s’est constitué le magazine Têtu, qui donnera par excroissance le magazine.

Historique et financement de Têtu

Le magazine Têtu est crée en 1995 par Didier Lestrade et Pascal Loubet. Il remplace des magazines comme Gai Pied de Jean Le Bitoux (imprimé chez la Ligue Communiste Révolutionnaire), Gaie Presse de Michel Bigot et Jean-Philippe Coz. Didier Lestrade a travaillé dans l’équipe de Gaie Presse et Pascal Loubet a cofondé l’association ActUp.

Pierre Bergé était le premier propriétaire de la création du magazine jusqu’en février 2013. Le nouveau propriétaire s’appelle jean-Jacques Augier, c’est un proche de François Hollande. Il fut le trésorier de sa campagne de 2012. Il possède une holding nommée Aurane et deux sociétés offshores aux îles Caïmans. Son nom est cité dans la liste « Offshore leaks » publiée par Le Monde en Avril 2013. Pour rappel c’est toujours Pierre Bergé qui s’offusquait que des journalistes de ce journal, dont il est également propriétaire, ont diffusé la dernière liste SwissLeaks.

Le magazine a subi une crise interne liée à une gestion du personnel dénoncée comme irrespectueuse , était mis en cause Thomas Doustaly.  Ce dernier a été remercié puis accueilli au sein de l’équipe du Monde.

La ligne éditoriale

Actuellement composée à la manière d’un « Femme actuelle », nous trouvons des rubriques cuisine, décoration, automobile, sexe. Les associations sont mélangées aux adresses dites gayfriendly et pages « sexy ». Des dossiers tourisme sont également édités pour les homosexuels hommes. Les lesbiennes ne profitant que du volet Têtue. Didier Lestrade argumentait à l’occasion d’un papier sur l’anniversaire du journal que plusieurs sujets étaient traités en commun (actualité, juridique et politique), d’autres étaient considérés comme plus spécifiques (sexe, mode, beauté, rencontres).

Certains lecteurs ont noté une évolution négative, parlant même de boboïsation. Et ce, même s’ils restent attachés au magazine.

Le magazine en ligne Yagg.

La société SAS LGNET édite le site Yagg, son président est Christophe Martet. Il fut rédacteur en chef de Têtu de 1999 à 2007. D’autres anciens de Têtu l’ont également rejoint dans cette aventure Xavier HéraudYannick Barbe (apparaît désormais en directeur de rédaction de Têtu) et Judith Silberfeld. Le site se décline comme d’autres sites généraux. Concernant le chapitre « info » nous trouvons les actualités françaises et mondiales avec un angle LBGT, culture et loisirs, santé, vidéos, mode . Le chapitre « sortir » mélange également les associations avec le cinéma, théâtre, expos, etc. Le chapitre le plus intéressant me semble être Yagg Pro car il révèle à mon sens une dérive nette.

Nous pouvons lire ici un papier qui illustre que les salariés pouvant assumer ouvertement leur homosexualité seraient plus productifs. Les entreprises pourraient ainsi économiser plus de deux milliards d’euros. La terminologie « collaborateur » est en elle-même intéressante, puisque les liens de subordination inhérents à toute situation d’employabilité sont effacés. L’évidente liberté de pouvoir se vivre et se dire sans avoir à réfléchir, à mentir est souhaitable pour tous. Cependant cette publication ne choisit que l’angle du profit pour l’entreprise.

Un autre papier traite ici d’une semaine de la diversité par la banque BNP Paribas. Un traitement neutre axé sur la reconnaissance de la volonté d’inclusion des personnes LGBT par cette banque. Ce papier oublie malheureusement de rappeler que la BNP publie également des documents expliquant comment créer sa société offshore. En 2010 cette banque détenait près de 347  filiales dans les paradis fiscaux. Voilà un fait étonnant, de nombreuses personnes au sein de ces deux rédactions sont engagées depuis longtemps dans une bataille contre le sida. Et pourtant il n’émane aucune critique rédactionnelle sur l’évasion fiscale dont la masse monétaire pourrait profiter à la recherche, la prévention, les soins, et l’accompagnement humain.

Nous apprenons également qu’en 2013 la SODEXO a lancé son réseau « Pride » afin d’améliorer l’inclusion des personnes LGBT au sein de l’entreprise. Mais il faut aller sur d’autres sites pour apprendre que cette entreprise gère désormais des prisons privées. Nous nous questionnerons sur la validité et la sincérité d’une entreprise quand son cœur de métier, la « nourriture » est élargi aux prisons.

Dernier exemple, nous apprenons que Randstad lutte contre les discriminations avec un calendrier humoristique. Sur un de ces dessins nous apercevons le mot « communiste » situé juste en-dessous de « gay » (et pas homosexuel), avec « cancéreux », « obèse », etc. Or il fallait encore lire d’autres sites pour apprendre que tous les salariés (incluant donc les obèse cancéreux homosexuels et communistes) avaient bénéficié d’une prime de 3,86€ et que certains salariés étaient obligés de faire la grève de la faim pour obtenir une table ronde sur les conditions de sécurité dans l’intérim. Ici encore, quel est le sens d’une telle publi-rédaction ? Car en ce qui concerne les intérimaires, si les conditions de sécurité sont mauvaises, comment ne pas imaginer qu’un  ouvrier voit sa durée de vie amoindrie ? A fortiori s’il s’agit d’un ouvrier séropositif ?

Ces quelques extraits du site Yagg sur le chapitre Pro ne traitent de l’actualité que du point de vue non seulement communautariste mais sous tendu clientéliste gay. Nous pourrions rajouter « gay bourgeois ». Telle entreprise fait ceci, telle autre refuse de faire cela. Il n’existe pas d’autre point de vue, les salariés sont des « collaborateurs ». Nous sommes loin de la LGSM sous Thatcher.

Et surgissent les monstres.

Une partie du site entre parfois dans le débat politique, il s’agit d’opinion et débats. Des contributeurs extérieurs, des journalistes ou parfois même le directeur y participe. Dans cette partie se trouve un papier nommé «Pour en finir avec les débats à la con sur “le vote FN chez les homos”» auparavant publié sur cette adresse. Il rencontre un écho chez Yannick Barbe qui le publie sur compte Twitter et remercie l’auteur d’avoir élevé le débat.

Que lit-on sur ce billet ? Une révolte sur les poncifs habituels de « tout le monde a le droit d’être con » en passant par « la dinde qui vote pour Noël ». Puis une analyse du vote FN chez les homosexuels causé par une crainte liée à l’islam et les musulmans.

Mais encore une fois la contradiction que se propose de porter l’auteur de ce billet à ce que nous appellerons facilement les « dindes » est de réfléchir encore et toujours communautariste. Ce sont les associations GBT qui devraient se poser des questions, celles-là même qui sont reléguées à un recoin avec les pages « sexy » ? Les médias censés portés la voix des homosexuels n’ont-ils donc aucune responsabilité là-dedans ? Où sont les couvertures d’un islam pratiqué par des homosexuels ? Et avec autre chose qu’un acteur porno pour l’illustrer ? Où sont les analyses de classe montrant qu’un jeune homosexuel athée intérimaire de province et un jeune hétérosexuel musulman de banlieue parisienne (pour rester dans le cliché géographique véhiculé) ont beaucoup plus en commun qu’ils ne le pensent ?

Pour cela il faudrait que ces médias n’essentialisent plus, élargissent leurs angles d’analyse et ne restent plus à la question de la sexualité physique ou sociale.

Et c’est ainsi que les descendants de Gai Pied (dont Jean Le Bitoux se désolait déjà de la chute morale causée par l’appât du gain) ont créé une génération de gays kikoos lol parmi leurs lecteurs. Car après tout, si seule l’apparence compte, si la lutte sociale n’existe plus au profit de pages sexo-horosco-fashion-people.. Alors le terrain est fertile, car la langue qui manie bien les mots en trompant les concepts, est toujours prompte à récupérer ceux qui sont dépolitisés.

« Le Gai Pied était tombé dans le guêpier du consumérisme, de la désinformation et du parisianisme, expliquait-il. L’unique hebdomadaire homosexuel au monde des années 1980 et 1990 est mort pour avoir abandonné son projet social. »

De la stratégie militante

Depuis quelques temps de nombreux membres et sympathisants de la coalition Front de Gauche émettent des critiques quant à la stratégie et les propositions politiques que nous avons fait jusqu’alors. Je souscris à de nombreuses d’entre elles et souhaite les développer ici.

La notion de temps dans les couches sociales

Certaines de nos propositions sont visibles sur le moyen-long terme. C’est une lecture politique pour une classe qui possède un amortisseur social, c’est-à-dire des personnes qui ne souffrent pas immédiatement. Il ne s’agit pas d’une bourgeoisie comme le dénigrent les FDesouche et anars (« bizarrement » en accord sur la lutte contre la ligne matérialiste) puisqu’il s’agit de travailleurs ne possédant que leur bras/cerveau pour pouvoir vivre. Ce sont des personnes dont le travail n’est pas directement menacé par la concurrence ; des multinationales, de travailleurs immigrés fantasmés ou réels, d’une nouvelle entreprise, d’une restructuration. Nous pouvons à ce sujet revoir la sociologie des votes lors de la présidentielle de 2012.

 sociologie vote

Nous remarquerons un antagonisme qui peut sembler étonnant dans la sociologie du vote FN. Ce parti fut très plébiscité à la fois par le patronat et par les ouvriers. Ce qui peut sembler irréaliste s’explique selon moi par le patient travail de l’idéologie libérale qui consiste à détruire toute conscience de classe. Dans la catégorie patronat nous ne savons pas quelle est la distribution dans les TPE, PME, et grandes entreprises. Peut-être même sont inclus dans cette catégorie les artisans et travailleurs indépendants ? Nous ne le savons pas. En revanche, ce qui est sûr c’est que cette frange de travailleurs indépendants, artisans, TPE sont clairement dans la catégorie du prolétariat et ne sont pas à opposer à d’autres catégories comme les employés de multinationales ou grosses PME véreuses qui elles manipulent et aspirent les forces de leurs employés et de l’Etat.

La force de la fable, ou l’identification comme moteur politique.

Les élections présidentielles américaines ont vu l’émergence d’un plombier imaginaire invoqué par Mac Cain pour parler des problèmes d’emploi. En France les millionnaires Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen ont également invoqué des grandes figures. Le premier citant insolemment Jaurès et Blum, le second appelant à lui « les métallos, les petits, les sans-grades » et peu importe si sa politique visait à supprimer le SMIC. Souvenons-nous également du plombier polonais, figure illustrant le problème de la concurrence des travailleurs dans le cadre intereuropéen.

Une politique s’incarne dans le jeu des élections, non seulement dans l’homme qui se présente mais aussi au travers de ses attaques et propositions.

Tirer la couverture vers la gauche matérialiste

Nous l’avons tous remarqué, le temps où les médias se demandaient s’il fallait parler du FN ou pas est révolu. Il est partout, omniprésent et dictant le tempo politique en imposant ses thèmes. Que ce soit en adhésion ou en rejet, nous sommes « obligés » de nous positionner face eux. C’est une erreur qui installe dans les esprits que le centre politique se situe là, la meilleure illustration se trouve dans les élections européennes où dans les 5 minutes qui ont suivi les résultats les militants FN affichaient déjà « premier parti de France ». Cette insolence paye, ils auraient tort de s’en priver. Il faut remonter au tout premier temps de ce parti et d’un de ses penseurs François Duprat. La plupart des cadres FN se reconnaissent dans François Duprat, certains ont même son portrait affiché dans leurs bureaux.

La fameuse maxime simpliste « 1 million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop » ânonnée à l’envie par le voleur d’un riche cimentier sénile vient de François Duprat. Il est le théoricien de la stratégie politique du FN. A partir de là, toute la droite s’est progressivement sentie obligée de se positionner par rapport à ce vocable.

L’incarnation était trouvée, l’immigré. Le mal était posé, le chômage. Il fut plus tard décliné dans un champ lexical pour les fascistes ; délinquance, islam, chance pour la France, rsa, caf, etc. Il y avait un problème, une angoisse incarnée, et un héros pour les sauver. L’incarnation est d’ailleurs si forte qu’ils n’ont aucun problème à ce que le parti soit tenu par une seule famille.

Il nous faut donc désormais tirer la couverture à gauche, trouver un thème qui force le reste du champ politique à se positionner dessus.

Le libéralisme source des angoisses et violences sociales.

Le libéralisme est selon les derniers sondages sortis une notion appréciée mais au contours flous et mal définis. C’est le meilleur moment pour nous positionner en « contre » (résistants) et expliquer pourquoi. Il nous faut donc décliner toute une liste de problèmes liés au libéralisme au sein d’une histoire ;

  • Destruction d’emplois, aspiration des artisans et petits commerçants par les grandes entreprises (la fable de la concurrence)
  • Mise en concurrence entre les plus faibles (immigrés et ouvriers peu qualifiés)
  • Injustice fiscale (Différence entre petites et grandes entreprises : Gattaz. Fuite et donc délinquance fiscale)
  • Transformation de l’usager en client et ses dérives (meurtre de l’enseignante, suicides lié au management libéral)
  • Maltraitance des employés (amazon)
  • Stress lié à la contraction du temps (éloge du temps long)
  • Responsabilisation outrancière et accusatoire (si tu es dans cette situation c’est de ta faute)
  • Relativisme entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas (proxénétisme/prostitution, drogue, mise en danger personnelle)
  • Aspiration des forces communes par un système privé parasite lors de l’ouverture en concurrence (autoroutes, eau)
  • Perte du pouvoir de la décision populaire souveraine au profit d’une caste (système européen actuel)

Certains de ses points s’entrecroiseront sans doute, et peut naître alors plusieurs figures. L’artisan obligé de fermer son entreprise à regret, le maçon perdant des chantiers, l’employé affaibli, la jeune femme nigériane forcée de se prostituer, le jeune étudiant paupérisé devant travailler à tout prix pour continuer ses études, l’agriculteur qui se suicide.

 Ne pas s’excuser de demander pardon.

Au final, il nous faut être très concret. Utiliser des termes simples, des slogans chocs. L’invocation culturelle nous fait plaisir, mais il s’agit d’un entre soi masturbatoire. Il ne peut être l’élément principal pour une prise de parole. Il est finalement assez facile de démonter l’argumentaire libéral et d’accuser tous les autres partis d’entretenir cette fable. Il nous faut penser à très court terme, redéfinir la notion de prolétariat, exposer les angoisses et malheurs apportés par le libéralisme en l’incarnant (je propose le terme de parasite), puis enfin se poser en élément rassembleur de ce prolétariat et apaisant pour la société. Après le tumulte et le fracas, la paix sociale-iste.

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Pour approfondir :

Vidéos :

Lire :

Samir Amin: L’Implosion du capitalisme contemporain. Automne du capitalisme, printemps des peuples ?, Éditions Delga, 2012

Extrait de « Brève histoire du néolibéralisme » de David Harvey.