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Passion et Catharsis: un cheminement de l’humain

Dans le cheminement de l’âme humaine chacun d’entre nous peut rencontrer ces phases. Elles sont violentes, parfois destructrices, mais tout aussi régénératrices et pourvoyeuses de sens. Il me semble, nous le verrons au final, que ceci est un processus d’évolution.

La passion: passio et pathos.

Le terme est polysémique. En philosophie et dans les textes religieux la passion signifie la souffrance, la perte de soi par les impulsions corporelles. Nous penserons bien entendu à la passion du Christ. En termes psychique il s’agit d’une très vive attirance, d’un amour intense, l’excitation est inhabituelle. Il y a exclusivité de l’objectif et toutes les énergies convergent vers le même point. La multiplicité de l’humain s’en trouve atteinte.

Platon voit dans cette impulsion un progrès possible par la beauté vers un amour de plus en plus désintéressé. Aristote parle d’une complémentarité entre l’action et la passion, l’acte et la personne et la chose qui subit l’acte. L’étymologie du mot pathos renvoie à l’affection,  l’existence d’une personne peut donc se trouver affectée. C’est à partir de Descartes que les notions de passions et d’émotions s’entrecroisent. Ainsi : 
l’admiration, l’estime 
et 
le
 mépris, 
la
 générosité 
ou 
l’orgueil ,
 
l’humilité 
ou 
la 
bassesse, la
 vénération
 et 
le 
dédain, l’amour
 et 
la 
haine, le 
désir, l’espérance,
 la 
crainte, 
la 
jalousie, 
la 
sécurité 
et 
le 
désespoir, l’irrésolution, 
le 
courage, 
la 
hardiesse, 
l’émulation, 
la 
lâcheté 
et 
l’épouvante, le 
remords, la
 joie 
et 
la 
tristesse, la 
moquerie, 
l’envie, 
la 
pitié, la 
satisfaction 
de 
soi ­même 
et 
le 
repentir, la 
faveur 
et 
la 
reconnaissance, l’indignation
 et 
la 
colère, la 
gloire 
et 
la 
honte, le 
dégoût, 
le 
regret 
et 
l’allégresse.

Pour bien vivre, il faut entretenir en soi-même les plus fortes passions, au lieu de les réprimer.  (Platon)

La passion, c’est ce qui, en nous modifiant, produit des différences dans nos jugements et qui est suivi de peine et de plaisir. (Aristote)

Les passions sont toutes bonnes de leur nature et nous n’avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leur excès. Les hommes (que les passions) peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. (Descartes)

La passion du Christ se rapporte aux événements conduisant jusqu’à sa crucifixion : l’arrestation, l’interrogatoire, le jugement et enfin la crucifixion elle-même. Nous y retrouvons les tourments du corps (flagellation, coups, crucifixion) et de l’âme (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? »). C’est la notion de souffrance qui ressort dans ce récit.

La catharsis: nettoyage, purification.

Le terme cathare fait étymologiquement partie de la même racine dont la signification se rapporte à la pureté. Dans la mythologie grecque le dieu Apollon est appelé katharsios, il préside aux arts de la musique, de la médecine et de la divination. Elles sont considérées comme autant de pratiques purificatrices. La purification de la cité consistait à expulser les criminels. Elle s’associe à la notion de séparation et de purge.

Pour Aristote, la catharsis intervient lorsqu’il y a identification dans une histoire. Celle-ci doit conduire le héros du bonheur au malheur, et cela par une de ses fautes. La catharsis transforme la peine (du spectateur) en plaisir. Ce plaisir serait ressenti par l’intelligibilité, la compréhension des phénomènes/passions que la fiction permet, alors que le vécu ne le permettrait pas en situation. Selon Descartes ce plaisir vient de ce que les passions ressenties dans la catharsis le sont par le biais de la compassion, par conséquent elles sont maîtrisées.

Cette notion de la séparation du bon d’avec le mauvais se retrouve dans une philosophie que beaucoup ont, à tort selon moi, considéré comme magie: l’alchimie. Elle est également nommée Philosophie hermétique et dont l’inspirateur serait un personnage mythologique Hermès Trismégiste. Le philosophe alchimique prétend connaître les liens entre matière et esprit. Ce qui rappelle les liens entre le corps et l’esprit d’Aristote.

Des psychologues se sont également penchés sur la catharsis et le principe alchimique. Freud notamment dont l’objectif était de tarir la source des symptômes hystériques et de rediriger vers la voie normale de décharge des affects. Jung lui, s’est intéressé au principe alchimique et voyait en cela un principe d’évolution de l’individu jusqu’au processus final d’individuation, c’est à dire la formation « d’un être autonome, une unité autonome, indivisible, une totalité. » Le processus d’individuation est donc selon Jung une analogie du Grand Oeuvre qui contient quatre étapes ; au noir elle dure plusieurs années (mort, dissolution) , au blanc durant quelques mois (purification, lavage), au jaune recombine les éléments séparés (sublimation), au rouge (union).

De l’importance de l’art

Nous voici donc au point où nous constatons que la catharsis est une méthode de nettoyage et de construction de l’individu quand la passion est une pulsion (pour certains corporelle) qui amène l’individu à creuser en lui-même, à trouver de nouvelles ressources, à détruire pour reconstruire parfois. Si Aristote voyait dans la représentation théâtrale une voie cathartique, si les grecs considéraient Apollon et le chant comme une autre voie purificatrice, alors nous pouvons considérer que toute forme artistique contient cette puissance. Nous nous en rendons compte en nous remémorant les émotions qui ont pu surgir au travers une lecture, une danse, une peinture.

Parenthèse pédagogique

C’est ici en tant qu’enseignant que je souligne l’importance de considérer les différentes formes d’intelligences. Les kinesthésiques, linguistiques, musicales, logico-mathématiques, visuo-spatiales, etc. ont toutes une raison d’être. Il me semble que notre devoir est de permettre aux enfants d’appréhender toutes ces diverses intelligences, soit pour leur permettre d’exprimer une catharsis ultérieure qui sera profitable à d’autres, soit pour percevoir le message cathartique exprimé par d’autres.

Résonance personnelle

Ainsi une passion est considérée comme une faiblesse, une pulsion (corps ou âme). Cette faiblesse nous plonge parfois dans un abîme, nous déchire et nous brûle. Mais elle nous permet également d’avancer en ce sens que nous continuons inlassablement à chercher des réponses. La catharsis elle, est une méthode de purification par analyse de notre propre vécu au travers d’un autre. Il nous suffit alors d’analyser ce qui est commun dans les œuvres qui nous font résonner, qui éveillent en nous des émotions particulières pour comprendre ce qui va nous faire mouvoir tout au long de notre vie.

En ce qui me concerne deux films; le premier est « Intelligence Artificielle » où le petit garçon passera sa vie à essayer de retrouver l’amour de sa mère adoptive qui l’a pourtant activé. Le deuxième « Bruce tout puissant » où après s’être enivré du pouvoir divin que lui avait confié Dieu, Bruce ne parvient pas à retrouver l’amour de sa femme jusqu’à ce qu’il meure, lâche prise et lui souhaite la meilleure vie possible avec un autre.

La Raison gouverne les choses et, pour mener à bonne fin ses desseins, elle utilise les volontés, ou passions des individus. En fait, la Raison « ruse » : on peu appeler « Ruse de la raison » le fait qu’elle n’agit pas par elle-même, mais laisse agir à sa place les passions humaines. Ainsi les hommes s’usent-ils et s’épuisent-ils pour actualiser un projet qui les dépasse infiniment, celui de la « Raison » divine. (Hegel)

Ma théorie se borne à utiliser les passions réprouvées telles que la nature les donne, et sans y rien changer. C’est là tout le grimoire, tout le secret du calcul de l’Attraction passionnée. On n’y discute pas si Dieu a eu raison ou tort de donner aux humains telles ou telles passions ; l’ordre sociétaire les emploie sans y rien changer et comme Dieu les a données […] Étudions donc les moyens de développer et non de réprimer les passions. Trois mille ans ont été sottement perdus à des essais de théories répressives il est temps de faire volte-face en politique sociale, et de reconnaître que le créateur des passions en savait plus sur cette matière que Platon ou Caton ; que Dieu fit bien tout ce qu’il fit; que s’il avait cru nos passions nuisibles et non susceptibles d’équilibre général, il ne les aurait pas créées, et que la raison humaine, au lieu de critiquer ces puissances invincibles qu’on nomme passions, aurait fait plus sagement d’en étudier les, lois dans la synthèse de l’Attraction. (Fourier)

Pour ceux qui ont subi une passion il s’agit parfois d’un grand malheur, d’une tâche noire portée tout le long de sa vie. Je la vois désormais comme un chemin, une voie parfois chaotique qui permet tout simplement de devenir un meilleur humain.

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De la notion de spiritualité

Pour beaucoup de personnes la notion de spiritualité est consubstancielle à la religion en ce sens que sa pratique nous relierait à une entité supérieure. La spiritualité s’est confondue avec la religion par le fait que cette dernière l’a dans le temps (en)cadré par divers corpus et rites. Ainsi dans le catholicisme, le droit canon définit les règles internes de l’Eglise. Ces règles internes sont mises en place par l’autorité spirituelle en place.

Elles ne sont cependant pas à l’abri d’erreurs, l’inquisition était issue du droit canonique et a pourtant réprimé dans le sang les bonshommes et bonnes femmes (mouvement cathare) qui représentaient une autre institution spirituelle. Il est utile de rappeler que lorsqu’en 1994 Jean-Paul II s’opposait à l’ordination des femmes, en 1204 Esclarmonde de Foix était déclarée Parfaite. D’une manière générale les femmes au sein de la communauté des cathares avaient beaucoup plus de droits qu’ailleurs sur le territoire.

La notion de spiritualité est polysémique. Dans « Psychologie et spiritualité: à la recherche d’une interface » Réginald Richard et Christine Dézé indiquent que ce mot est un concept. Comme Britt Mari Barth le souligne dans ses travaux, le concept est un nuage de relations sémantiques. Les auteurs de « Psychologie et Spiritualité » désignent donc plusieurs réseaux:

– autour de la notion d’âme (pensons à l’anima de Jung)

– autour de l’opposition entre matière et esprit (les pédagogues repenseront au cognitivisme et à ses limites ou encore à l’oeuvre de Vygotski « Pensée et langage« )

– autour de l’opposition entre intériorité et extériorité (la relation qui se tisse entre les cosmologistes et les spiritualistes)

– autour de l’exclusion même de la notion de spiritualité conditionnée par la production matérielle et les relations sociales selon Marx et Hegel (un billet sur la notion de « matérialisme et spiritualité » est en attente).

Les auteurs quant à eux relèvent qu’à conditions socio-économiques semblables des productions de l’esprit différentes voir contradictoires apparaissent.

Réginald Richard et Christine Dézé dressent une liste de ce qui permet de cerner le spirituel:

– la traduction de l’esprit dans la matière (exemple de l’oeuvre du penseur de Rodin)

– l’isométrie entre les qualités physiques et spirituelles d’un individu

– le concept de sensation qui transporte l’individu (nous retrouvons l’idée de vibration développée dans les œuvres de James Redfield)

– et enfin la capacité de saisir d’un seul regard toute la complexité d’une situation tel que David Bohm décrivait la théorie de l’implicite.

C’est également un des aspects traités dans une des œuvres de James Redfield « La vision des Andes ».  Dans le chapitre « Transcendance et sport » nous pouvons retrouver cette même idée, le sujet embrasse la totalité d’un instant, le temps semble se dilater. Ces sportifs décrivent un état où ils maîtrisent l’ensemble des paramètres et ont le sentiment de « maîtriser le temps », à tout le moins de faire partie de lui.

Cette notion du temps comme une des clés de lecture du monde capitaliste est également un billet en attente de la lecture d’Hartmut Rosa « Accélération, une critique sociale du temps ».

Il est pourtant d’ores et déjà possible d’observer plusieurs choses. D’une part que la transcendance comme vecteur d’expérience spirituelle peut effectivement se vivre hors des canaux attendus. Une méditation n’est pas le seul moyen de ressentir cette vibration, cette dilatation du temps. L’exemple de Redfield sur les sportifs me semble approprié. De très nombreuses activités, quelles soient professionnelles, associatives, artistiques (la danse des soufis) ou concernant la vie personnelle y compris sexuelle, renferment cette notion, nous penserons ici au tantrisme et à la kundalini.

Cette notion de transcendance porte en elle la notion de dépassement et rejoint selon moi sur le plan de la méthode la pensée communiste. Elle ne se satisfait pas du « déjà là » d’une part, et se doit d’effectuer un travail afin de dessiner et d’atteindre son but d’autre part.

Il est possible également de remarquer que la pensée libérale porte en elle la contraction du temps, comme le capitalisme porte en lui la contraction des espaces. Nous penserons au « high trading » où les opérations financières sont de l’ordre de la milliseconde. Nous sommes bien loin de l’expérience d’un temps dilaté, où l’être saisi l’ensemble d’un phénomène. Bien au contraire ce temps, tout comme la production, est fragmenté, optimisé, analysé, passé, mais… non vécu.

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Biographie Castraise, Magloire Raynal

L’apprentissage de l’abstraction, Britt Mari Barth, Retz, 2001

Pensée et langage, Lev Vygotski, La dispute, 2013 (Introduction de Lucien Sève)

Psychologie et spiritualité: à la recherche d’une interface, Réginald Richard et Christine Dézé, PU Laval, 1992

La vision des Andes, James Redfield, J’ai lu, 2004

David Bohm – La physique de l’infini, Massimo Teodorani, Macro Editions, 2011